Tu connais la scène. Quelqu’un que tu connais à peine te demande ce que tu fais dans la vie. Tu réponds, il hoche la tête, puis il enchaîne : « Et ça te plaît ? ».
J’ai déjà été dans cette position, en 2019. Un inconnu m’a posé les deux questions, l’une après l’autre, et pour moi la réponse était non. Aujourd’hui, je sais pourquoi : le manque de reconnaissance, la surcharge de travail, le sous-effectif et des déplacements trop nombreux avaient pris le dessus sur mon cœur de métier. J’allais travailler à reculons.
Toi, tu hésites avant de répondre ? Tu te demandes si tout le monde est passionné sauf toi ? Je pense que la question est mal posée. Dominique Méda et Christophe Dejours aident à y voir clair, et Thomas, dont le témoignage est publié sur ce blog, montre ce que ça donne dans une vraie vie.
Pourquoi on te demande d’aimer ton travail ?
« Tu fais quoi dans la vie ? », quand le métier devient une carte d’identité
Regarde la question de plus près. Elle te demande pas ce que tu fais de tes journées, elle te demande qui tu es. Le métier sert de carte d’identité, et quand la carte est floue, l’autre se demande ce qui cloche.
Aimer son travail ressemble donc à une politesse sociale. Avouer que tu supportes ton job passe mal au dessert, alors qu’une belle passion te vaut des sourires. Tu finis par juger ton poste sur l’image qu’il donne, plus sur ce qu’il t’apporte.
De la valeur travail à l’injonction à la passion
Pour comprendre d’où ça vient, il faut remonter un peu. La sociologue et philosophe Dominique Méda rappelle que la place centrale du travail n’a rien d’éternel. Dans Le Travail. Une valeur en voie de disparition ?, elle montre que cette centralité est une construction historique, plutôt récente. Résultat, on lui demande aujourd’hui de tout porter à la fois, passion comprise.
Le poète Khalil Gibran écrivait dans Le Prophète : « Le travail est l’amour rendu visible ». C’est beau. Mais Gibran pensait sûrement pas à une réunion de 17 h un vendredi. Quand cette phrase devient une attente, elle pèse lourd sur celui qui ressent rien le lundi matin.
Ne plus aimer son travail, est-ce vraiment un problème ?
La culpabilité de ne pas être « passionné »
Quand tu n’aimes plus ton travail, deux voix se réveillent. La première dit que ton job est mauvais. La seconde, plus vicieuse, dit que c’est toi le problème. C’est elle qui fait le plus de dégâts.
Si la passion devient une obligation, ne pas la ressentir passe pour un échec personnel. Tu cherches la faute dans ta motivation ou ton état d’esprit, et personne ne regarde ton poste, ton rythme, ton équipe. C’est pourtant souvent là que ça coince. Dans mon cas, ce qui pesait, c’étaient des conditions de travail, pas un manque de passion.
Ce que le travail fait à celui qui le fait
Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, a fondé la psychodynamique du travail. Son point de départ est simple et dérangeant : travailler, ce n’est pas appliquer une consigne. Il existe toujours un écart entre ce qu’on te demande et ce qu’il faut faire pour que ça marche, et c’est toi qui comblerais cet écart avec ton intelligence, tes astuces et ton temps.
Ton travail engage donc ta personne. Quand l’effort est vu, il construit de l’identité et même du plaisir. Quand il passe inaperçu, il use. Pour Dejours, la souffrance au travail vient souvent d’un manque de reconnaissance de ce qu’on y met, pas seulement d’un manque d’amour du métier. Le manque de reconnaissance figurait sur ma propre liste.
Aimer son travail ou y trouver sa place : quelle différence ?
Un ressenti d’un côté, une position de l’autre
Aimer son travail, c’est un ressenti. Ça monte et ça descend selon la météo, le manager, le dossier du jour. Trouver sa place, c’est autre chose : tu sais pourquoi tu es là et ce que tu apportes, même un mardi pluvieux.
Thomas en donne un exemple concret. Il a étudié la psychologie, puis travaillé quatre ans dans la recherche, un métier où il dit n’avoir pas eu l’impression de travailler. Après un MBA, il devient data analyst. Le salaire est bon, mais il commence à subir son poste, une sensation qu’il ne connaissait pas, même du temps où il était caissier dans une grande enseigne de bricolage.
Alors il a déplacé le curseur. Il est devenu pompier volontaire, avec deux gardes par mois le week-end, puis un jour par semaine après avoir demandé un temps partiel. Il redoutait la réaction de son manager, qui a dit oui. Son poste de data paie sa vie, il l’assume, et le sens, il est allé le chercher ailleurs. Tu peux lire son témoignage complet.
Reconnaissance et utilité, ce qui tient quand l’enthousiasme retombe
L’enthousiasme s’use. Au bout de quelques mois, la nouveauté a disparu et il reste le quotidien. Ce qui tient alors, c’est la reconnaissance dont parle Dejours et l’utilité dont parle Thomas.
Nietzsche allait dans ce sens : « Celui qui a un pourquoi peut supporter presque n’importe quel comment ». Le pourquoi a pas besoin d’être une passion. Ça peut être une famille à faire vivre, un projet à financer, une équipe qui compte sur toi. Un bon pourquoi aide à tenir, mais il ne devrait pas t’aider à t’abîmer. Si ton comment te détruit, ton manque de volonté n’y est pour rien.
Que cherches-tu vraiment dans un emploi ?
Un emploi sert à plusieurs choses à la fois. Passe en revue cinq attentes pour ton propre poste.
Un revenu qui te laisse vivre
C’est la base. Un salaire qui t’empêche de dormir ruine n’importe quel enthousiasme, et parler de passion à quelqu’un qui compte ses fins de mois relève de l’insulte polie.
Des gens avec qui travailler
Tu peux adorer ton métier et détester ton open space, ou l’inverse. Un bon collectif sauve un job moyen, un mauvais plombe un job en or. Thomas croisait du monde et parlait avec les métiers, mais il faisait pas équipe, et c’est ce qui lui manquait le plus dans son poste.
De la reconnaissance
Dejours distingue deux regards. Celui de la hiérarchie et des clients dit que ton travail est utile. Celui des collègues du métier dit que c’est du beau travail. Sans l’un ni l’autre, tu fournis le même effort dans le vide. Je l’ai vécu : le manque de reconnaissance faisait partie de ce qui m’a fait aller travailler à reculons.
De l’utilité
Thomas était bien payé et il ne se sentait pas utile. Pour lui, c’était un manque sérieux, donc il est allé l’attraper chez les pompiers. Tu n’as pas forcément besoin de changer de métier pour ça : l’utilité peut venir de ton poste, de ta façon de l’exercer ou d’une activité à côté. Tu gagnes à savoir où elle se trouve pour toi.
De la progression
Si tu n’apprends plus rien depuis un an, ton ennui a peut-être une explication simple. Un poste difficile où tu progresses use souvent moins qu’un poste facile où rien ne bouge.
Passion ou place : comment savoir où tu en es ?
Avant de claquer la porte ou de te forcer à sourire, fais le tri avec quatre questions.
Qu’est-ce qui manque exactement ?
Note chacune des cinq attentes de 0 à 10 pour ton poste actuel. Un coin de papier suffit, pas besoin de tableur. Une seule attente à zéro peut contaminer le reste.
Ce qui manque peut-il se trouver ailleurs ?
Thomas a gardé son poste et créé le sens à côté. Pose-toi la même question pour chaque attente à zéro : elle se comble peut-être dans ton poste, dans une autre mission ou en dehors du travail.
Ton effort est-il vu ?
Demande-toi qui remarque, concrètement, ce que tu fais bien. Si la réponse est « personne », tu tiens une piste, et elle se travaille avec ton manager ou ton équipe plutôt que contre toi-même.
Que peux-tu changer d’ici trois mois ?
Un ajustement coûte moins cher qu’une rupture. Thomas a demandé un temps partiel après avoir longtemps hésité, et la réponse a été oui. La tienne sera peut-être différente, mais tu le sauras seulement en demandant.
Si tu préfères faire ce tri à voix haute avec quelqu’un d’extérieur, on peut le faire ensemble lors d’un rendez-vous exploratoire.
Questions fréquentes sur le fait d’aimer son travail
Peut-on être heureux sans aimer son travail ?
Oui, si les autres sources de satisfaction tiennent : un revenu correct, des relations de qualité, de la reconnaissance, des activités qui ont du sens ailleurs. Thomas se dit complètement satisfait de sa situation, alors que son poste de data n’est pas la source de son sens.
Faut-il aimer son travail pour bien le faire ?
Non. Bien faire son travail dépend de ta compétence, d’un cadre clair et d’un retour sur ce que tu fais. La passion peut aider, mais elle se commande pas. Si tu diriges une équipe, exiger de l’enthousiasme revient à exiger un sentiment plutôt qu’un résultat. Tu as plus de prise sur la reconnaissance, l’utilité et la progression.
Que faire quand on n’aime plus son travail ?
Ne décide rien dans l’urgence. Repère d’abord ce qui manque, puis teste un ajustement à petit coût : un temps partiel, un nouveau projet, une activité à côté. Si ça suffit pas, parles-en à quelqu’un d’extérieur avant de démissionner. Ce qui ressemble à une fin de parcours est parfois juste un déséquilibre.
Tu n’as pas à aimer ton travail, mais il doit te laisser une place
Si tu aimes ton travail, tant mieux. Sinon, t’es pas défectueux. La bonne question, c’est ce que tu attends de lui et ce qu’il te donne en échange. Quand la réponse est claire, tu peux décider en connaissance de cause de rester, d’ajuster ou de partir.
Thomas l’a dit mieux que moi dans son témoignage publié sur le blog : « Si tu veux du sens tu peux le trouver ailleurs ».
Si tu te reconnais dans la surcharge, le manque de reconnaissance ou l’impression de ne servir à rien, on peut en parler. Le rendez-vous exploratoire est offert et sans engagement.