Faut-il vraiment se débarrasser de ses croyances limitantes ?

Les points importants

Tu repousses depuis trois semaines cette candidature à un poste en interne. Tu te dis que tu n’as pas le niveau, que quelqu’un d’autre sera mieux préparé, que ça ne marchera pas de toute façon. Un soir, tu tombes sur un article qui t’explique que tout ça, ce sont des croyances limitantes, et qu’il faut t’en débarrasser.

Je ne suis pas d’accord avec la fin de la phrase. Une croyance limitante n’est pas un défaut de fabrication à arracher. C’est une phrase que tu tiens pour vraie sans l’avoir jamais vérifiée, et ça, ça se vérifie.

Je réponds à trois questions. Qu’est-ce qu’une croyance limitante, au juste ? Comment la repérer dans ce que tu te dis au travail ? Et que faire quand tu en as trouvé une ? Si tu diriges une équipe, tu y reconnaîtras aussi celles de tes collaborateurs. Tu y reconnaîtras peut-être les tiennes en premier.

Qu’est-ce qu’une croyance limitante, au juste ?

Le Robert définit la croyance comme le fait de tenir une chose pour vraie, vraisemblable ou possible. Tu en as des centaines, sur toi, sur les autres, sur ton métier, sur l’argent. Tu ne les vois presque jamais, parce qu’elles ne se présentent pas comme des opinions. Elles se présentent comme des faits.

Homme debout dans un open space, la main posée sur une porte vitrée qu'il n'a pas ouverte

Quelle différence entre croyances aidantes et croyances limitantes ?

Certaines croyances te portent. On les appelle des croyances aidantes.

Quand tu te dis « j’ai déjà tenu des échéances plus serrées que celle-ci », tu démarres plus vite. Virgile raconte dans l’Énéide une régate où des équipages gagnent en vigueur à mesure qu’ils avancent, et la formule latine possunt quia posse videntur en garde la trace. La traduction courante est « ils peuvent parce qu’ils croient pouvoir ». Le latin dit plutôt qu’ils paraissent pouvoir, c’est la réussite en cours qui les nourrit. Cette nuance compte, parce qu’elle montre que confiance et résultat s’entretiennent l’un l’autre.

D’autres croyances te freinent. Ce sont les croyances limitantes : « Je n’en suis pas capable », « ce n’est pas pour moi », « de toute façon, ça ne marchera pas ». Elles t’empêchent de tenter, ou elles te font renoncer au premier obstacle. Elles nourrissent aussi la peur de réussir.

Que dit la psychologie des croyances limitantes ?

Peu de choses sous ce nom-là. L’expression circule surtout dans le coaching, l’hypnose et la PNL. Le site Positive Psychology rappelle qu’il n’existe pas de définition universellement acceptée des croyances limitantes. La thérapie rationnelle émotive et comportementale, elle, travaille bel et bien sur des croyances de ce type : elle apprend à les repérer, à retracer leur origine et à les remettre en question.

Je te dis ça pour une raison simple. Aucune liste officielle n’existe et le terme ne désigne aucun diagnostic. Prends-le comme un outil de travail, utile tant qu’il t’aide à y voir plus clair.

D’où viennent tes croyances limitantes ?

Personne ne choisit les siennes. Elles se déposent avec le temps, à partir de quatre sources principales.

Les messages de l’enfance

Le psychologue américain Taibi Kahler, fondateur de la Process Communication, a décrit cinq « drivers », des messages contraignants intégrés très tôt : « Sois parfait », « Fais plaisir », « Fais des efforts », « Sois fort » et « Dépêche-toi ». Un adulte à qui on a répété « tu peux mieux faire » peut devenir le collègue qui retouche quatre fois un dossier avant de l’envoyer. 

Les remarques et les étiquettes 

Une phrase lâchée par un professeur ou un ancien chef, puis répétée, finit par s’installer. Le « nul en maths » du collège laisse parfois, vingt ans plus tard, le tableau de bord chiffré à quelqu’un d’autre. 

Le milieu dans lequel tu évolues 

L’école, l’entreprise, ton secteur, ta famille ont leurs règles non dites. « Ici, on ne dit pas non au client » ou « on ne quitte pas un CDI » sont des croyances de milieu avant d’être des vérités. 

Tes propres expériences 

Un oral raté, un refus, une humiliation. Tu en tires une règle générale, alors que l’événement était unique. Un chien t’a mordu une fois, et tu en conclus que tous les chiens sont dangereux. 

Ces quatre sources ont un point commun. Elles produisent des conclusions que tu n’as jamais décidé de tirer.

Pourquoi les croyances limitantes se renforcent-elles toutes seules ?

Ce mécanisme porte un nom, le biais de confirmation : la tendance à chercher et à retenir ce qui confirme ce que l’on croit déjà.

Plus tu crois quelque chose, plus tu remarques ce qui le confirmece qui le confirme, et moins tu remarques le reste. Tu agis en conséquence, tu obtiens le résultat que ta croyance annonçait, et elle en sort validée.

Schéma montrant le fonctionnement d’une croyance et la façon dont elle s’auto-alimente, notamment de manière négative

Prends « je ne sais pas parler en public ». Tu déclines chaque occasion de présenter, tu ne progresses pas, et le jour où tu es obligé de le faire, ça se passe mal. Ta croyance a fabriqué sa propre preuve : en évitant chaque occasion, tu l’as empêchée d’être contredite.

Nietzsche pointe ce piège dans Humain, trop humain : « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges ». Un mensonge, tu peux le démasquer un jour. Une conviction, tu ne songes même pas à la vérifier, puisqu’elle ne te donne pas l’impression d’être une opinion. Les philosophes discutent la formule (si elle est vraie, comment s’en convaincre ?), mais elle décrit bien ce qui se passe quand tu te dis « de toute façon, je n’y arriverai pas ». Dans ta tête, la phrase passe pour un constat plutôt que pour un avis.

Les croyances des autres comptent-elles autant que les tiennes ?

Elles pèsent aussi, et l’exemple le plus cité vient de l’école. En 1968, les psychologues Robert Rosenthal et Lenore Jacobson ont publié une étude menée dans une école élémentaire de Californie. Ils ont annoncé aux enseignants qu’environ 20% des élèves allaient connaître une forte progression intellectuelle. Ces élèves avaient été tirés au hasard. À la fin de l’année, les plus jeunes d’entre eux, âgés de 6 et 7 ans environ, avaient progressé davantage que les autres.

Il faut garder du recul. L’étude a été critiquée pour sa méthode, et les tentatives de la reproduire ont donné des résultats inégaux. Je la cite comme une piste, pas comme une preuve. Elle illustre quand même une idée simple. Ce que quelqu’un croit de toi change la façon dont il se comporte avec toi, et ça te change à ton tour. Si tu manages une équipe, tu te trouves dans cette boucle des deux côtés, et tes attentes envers un collaborateur façonnent peut-être ses propres croyances sur lui-même.

Quels sont les exemples de croyances limitantes les plus courants au travail ?

L’hypnothérapeute Valérie Roumanoff a isolé quatre croyances principales qui, selon elle, empêchent d’avancer. C’est la grille d’une praticienne, pas un résultat de recherche, mais elle a le mérite de parler à tout le monde. J’y ajoute deux croyances qui touchent surtout les managers et les dirigeants.

« Ce n’est pas possible » 

C’est la croyance qui verrouille les changements, une mobilité, une reconversion, une négociation de télétravail. Elle s’entend dans des phrases comme « dans mon secteur, personne ne change de métier à 45 ans ».

« Je n’en suis pas capable » 

Elle explique l’offre interne jamais postulée et la présentation que tu laisses à un collègue. Elle prend souvent la forme « je ne suis pas assez à l’aise pour présenter ça au comité ». 

« Je ne le mérite pas » 

Elle te fait attribuer ta réussite à la chance, esquiver les félicitations et repousser la demande d’augmentation. « Ce succès, c’est surtout la chance de tomber sur le bon client » en est la version la plus courante. 

« C’est de ma faute » 

Elle pèse sur ceux qui endossent seuls les erreurs du collectif. « Si le projet a dérapé, c’est que je l’ai mal piloté » ressemble à de la lucidité, mais ça s’arrête rarement à la lucidité. 

« Je dois être irréprochable » 

C’est le « Sois parfait » de Kahler en version professionnelle. Elle peut produire des relectures sans fin, des livrables rendus en retard et une difficulté à déléguer. 

« Demander de l’aide, c’est avouer que je n’y arrive pas » 

C’est le « Sois fort » de Kahler. Chez un manager ou un dirigeant, elle isole, et elle risque de décourager l’équipe de demander à son tour. 

Cette liste n’est pas complète, et tu en trouveras d’autres. Elle te donne surtout un vocabulaire pour mettre des mots sur ce que tu te répètes déjà.

Comment identifier tes croyances limitantes ?

Elles se cachent, mais elles laissent des traces dans ton vocabulaire. Pour identifier tes croyances, commence par écouter ce que tu te dis quand une décision se présente, et repère les mots qui sonnent comme des verdicts : jamais, toujours, personne, tout le monde, trop, je dois, il faut, je ne peux pas.

Ce que tu te dis
Le signal
La question à te poser
« Personne ne recrute à mon âge »
Une généralisation (personne, tout le monde, toujours)
Est-ce que je connais au moins une personne pour qui c’est faux ?
« Il faut que je réponde tout de suite »
Une obligation (il faut, je dois)
Qui l’exige, et que se passe-t-il si je ne le fais pas ?
« Je devrais chercher autre chose, mais je n’ai pas le temps »
Le « oui, mais »
Que protège ce « mais » ?
« Ça m’arrive toujours avec mes chefs »
Une situation qui se répète
Qu’est-ce que je crois de moi, ou des chefs, pour que ça se reproduise ?

Ces phrases fonctionnent grâce à trois filtres que décrit la PNL. La généralisation fait d’une expérience unique une règle pour toutes les autres. L’omission écarte tout ce qui contredit la règle. La distorsion réorganise les faits pour qu’ils collent à la croyance.

Schéma simple des trois filtres du langage (généralisation, omission, distorsion) et de leur effet

Dernier indice, cherche dans ta vie les événements qui reviennent. Le même type de conflit, le même refus, le même renoncement au dernier moment. Une situation qui se répète a souvent une phrase derrière elle.

Faut-il s’en débarrasser ou les mettre à l’épreuve ?

Beaucoup de gens croient que leur identité repose sur leurs croyances, alors changer de croyance reviendrait à se trahir. Je ne le pense pas. Ton identité repose sur tes valeurs. Tes valeurs expliquent pourquoi tu fais les choses, tes croyances expliquent comment tu t’y prends. Une même valeur peut s’exprimer de mille façons, donc tu peux revoir une croyance sans renier ce qui compte pour toi.

Pour dépasser tes croyances limitantes, inutile de les combattre ou de t’en convaincre du contraire. Traite-les comme une hypothèse et cherche les faits qui la contredisent.

Voici une démarche en six étapes, appliquée à un exemple. Tu pars de la croyance, telle que tu te la formules. Tu cherches ensuite les exceptions, c’est-à-dire les moments où elle s’est révélée fausse, même en partie. Tu prends du recul pour comprendre ce qui a permis cette réussite. Tu te fixes alors un objectif que la croyance t’interdisait. Tu identifies le meilleur conseil à suivre pour l’atteindre. Enfin, tu reformules la croyance en t’appuyant uniquement sur ces faits.

Étapes
Ce que tu fais
1. La croyance limitante
Je ne sais pas prendre la parole en public
2. Les exceptions
Pourtant on m’a félicité pour ma dernière présentation
3. Le recul
Car je savais quoi dire et quelle progression suivre
4. Le nouvel objectif
Ainsi je pourrais donner une formation sur le sujet
5. Le meilleur conseil 
En préparant les étapes et en me lançant
6. La croyance aidante
Et donc je suis capable de parler en public !

Regarde la dernière ligne. La nouvelle croyance n’est pas « je suis un orateur né ». Elle reste ancrée dans un fait vérifiable, ici la préparation. C’est ce qui la rend durable.

Et si la croyance résiste au test ? Tant mieux. Tu sais alors pourquoi tu y tiens, et tu peux décider en connaissance de cause de la garder ou non.

Questions fréquentes sur les croyances limitantes

Une croyance limitante, est-ce la même chose qu’un manque de confiance en soi ? 

Non, même si les deux se nourrissent. Le manque de confiance est un ressenti. La croyance est la phrase qui le justifie, du type « je n’en suis pas capable ». Tu as plus de prise sur la phrase que sur le ressenti, parce qu’une phrase se vérifie.

Oui, et c’est fréquent. Une croyance se présente comme un fait, donc tu ne penses pas à la questionner. Le plus souvent, ce sont tes comportements qui la trahissent, par exemple l’opportunité que tu laisses passer sans savoir pourquoi.

Pas si tu n’y crois pas. Une phrase positive que rien n’appuie reste une croyance de plus, et elle cède au premier doute. Cherche plutôt des faits de ta propre vie qui la soutiennent, comme dans le tableau plus haut.

Quand la croyance pèse sur une décision importante (changer de poste, négocier, quitter une entreprise), ou quand tu tournes en rond malgré le test des exceptions. Un coach t’aide à clarifier ton projet et tes décisions. Si une souffrance dépasse le cadre professionnel, la bonne porte est celle d’un psychologue ou de ton médecin.

Une croyance n’est pas un verdict

Ne te débarrasse pas de tes croyances limitantes. Interroge-les, comme tu interrogerais un chiffre douteux dans un dossier. Certaines tomberont au premier contre-exemple. D’autres résisteront, et tu sauras alors ce qu’elles protègent. Dans les deux cas, tu auras repris la main sur la phrase au lieu de la laisser décider à ta place.

Ça compte encore plus quand tu envisages de changer de poste, d’équipe ou de métier. Si tu emportes les mêmes phrases dans le nouveau bureau, tu retrouveras les mêmes blocages avec un autre badge à l’entrée.

Marcel Proust écrit dans La Prisonnière que le vrai voyage, « ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux ». Il parle d’art, mais l’idée vaut pour ton travail.

Est-ce que ce que vous croyez de vous-même vous rend heureux tous les jours ?

Fabrice de Boni et Axel Lattuada

Auteurs et réalisateurs

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