Se sacrifier pour les autres : d’où vient ce réflexe et comment en sortir ?

Un déménagement ? « Ok, je serai là ! » Un ciné un soir où je voulais juste rester tranquille chez moi ? « Ok, je serai là ! » Accompagner un ami en boîte alors que j’étais ko ? « Bien sûr, je serai là ! »

Jusqu’à une vingtaine d’années, j’acceptais tout ce qu’on me demandait. Chaque demande, prise seule, ne pesait presque rien. Mises bout à bout, elles faisaient un mode de vie : me sacrifier pour faire plaisir aux autres, toujours. Et puis un jour, j’ai compris qu’on m’aimerait quand même si je disais non, de temps en temps.

Tu te reconnais ? Tu dis « oui » avant d’avoir réfléchi, tu rentres épuisé par des services que personne n’avait demandés, et tu te demandes ce qui arriverait si tu disais non une seule fois.

Je pense que se sacrifier pour les autres n’est pas un trait de caractère. C’est un réflexe qu’on t’a transmis, et il coûte plus cher qu’on ne l’imagine. La vraie question n’est pas « faut-il arrêter de donner ? », mais « ce que je donne, est-ce que je l’ai choisi ? ».

D’où vient ce réflexe de se sacrifier ?

Ce que la famille, la religion et l’école t’ont appris

Personne t’a jamais dit « sacrifie-toi ». On t’a plutôt félicité. L’enfant qui ne fait pas d’histoires, l’élève qui aide les autres avant de finir son exercice, celui qui se sert en dernier à table, tout ça se remarque et se récompense.

Dans beaucoup de traditions religieuses, le don de soi passe pour la plus belle des vertus. Dans beaucoup de familles, les rôles se répartissent sans discussion : à l’un de rapporter l’argent, à l’autre de tenir la maison et de veiller sur tout le monde. Ça se transmet par imitation, bien avant qu’on sache en parler.

Mère debout à la table d'un repas de famille, servant chacun alors que sa propre assiette reste vide

Sacrifice choisi ou sacrifice subi : comment faire la différence ?

Goethe a écrit dans Les Affinités électives une phrase qui résume le piège : « Un grand sacrifice est aisé, mais ce sont les petits sacrifices continuels qui sont durs ».

Un grand sacrifice se décide, et on sait pourquoi on le fait. Les petits s’accumulent sans bruit, jusqu’à ce que tu ne saches plus ce que tu voulais.

Avant de répondre à une demande, pose-toi cette question : « est-ce que je pourrais dire non sans devoir me justifier pendant dix minutes ? » Si oui, tu choisis. Sinon, tu obéis à un réflexe. Tu es responsable de ce que tu donnes, pas de la façon dont les autres s’en sortent sans toi.

Les psychologues Heidi Fritz et Vicki Helgeson ont donné un nom à la version excessive de ce réflexe, le sacrifice de soi, dès 1998 : unmitigated communion, une attention aux autres qui exclut soi-même. D’après Vicki Helgeson et ses collègues de Carnegie Mellon, ce profil est associé à plus de détresse psychologique et à de moins bons comportements de santé. Ses aides répondent aussi à un besoin d’estime, celui d’être apprécié en retour.

Prendre soin des autres n’est donc pas le problème, et les chercheurs distinguent d’ailleurs ce soin équilibré de sa version excessive. C’est l’effacement de soi qui coûte.

Qui se sacrifie, et à quel prix ?

Les hommes et les femmes ne se sacrifient pas de la même façon, mais personne n’est épargné. Dans une étude américaine sur 123 couples dont l’un des membres venait d’être diagnostiqué d’un diabète de type 2, les conjointes obtiennent en moyenne un score plus élevé que les conjoints sur l’échelle de cette tendance (3,60 contre 3,20 sur 5).

L’écart existe, et les hommes n’y échappent pas.

Ce qu’on attend
Sacrifice le plus fréquent
Ce que disent les données
Les femmes
Tenir la maison, veiller sur les proches
Les tâches du quotidien et les soins
68 % font la cuisine ou le ménage chaque jour, contre 43% des hommes
Les hommes
Rapporter l’argent, tenir
Les très longues semaines de travail
72% des décès liés aux semaines de 55 heures ou plus concernent des hommes
Au travail
Être disponible, ne pas se plaindre
Les heures en plus, les dossiers repris
55 heures ou plus par semaine : un risque d’AVC supérieur de 35%

Les femmes : la charge du quotidien et des proches

Selon les données 2022 de l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes, relayées par l’Observatoire des inégalités, 68% des femmes font la cuisine ou le ménage tous les jours, contre 43% des hommes. Entre 25 et 49 ans, 49% des femmes s’occupent chaque jour d’un enfant ou d’un proche dépendant, contre 33% des hommes.

Regarde ensuite la situation familiale. Chez les personnes seules, 66% des femmes et 63% des hommes s’y mettent chaque jour. En couple avec enfants, l’écart s’ouvre : 75% des femmes, 40% des hommes. Ça suggère que la différence vient moins d’une nature que d’une répartition des rôles.

Une précision quand même : « tous les jours » ne dit pas combien de temps ça prend, dix minutes ou trois heures, et l’Observatoire le rappelle lui-même.

Les hommes : pourvoyeur, quoi qu’il en coûte

Du côté des hommes, le rôle attendu reste souvent celui du pourvoyeur : rapporter l’argent, tenir, ne rien montrer. Personne ne mesure directement ce que chacun sacrifie par devoir. On sait en revanche ce que coûtent les très longues semaines.

D’après l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du Travail, travailler 55 heures ou plus par semaine est associé à un risque d’AVC supérieur de 35% et à un risque de décès par cardiopathie ischémique supérieur de 17%, par rapport à 35 à 40 heures. En 2016, ces longues heures auraient entraîné 745 000 décès, dont 72% d’hommes.

Ces études ne disent pas pourquoi les gens travaillent autant. Devoir familial, ambition, pression de l’employeur, tout se mélange. Elles rappellent surtout qu’un sacrifice répété finit par se payer, parfois des années plus tard : la plupart des décès recensés touchent des personnes de 60 à 79 ans qui travaillaient beaucoup entre 45 et 74 ans.

Au travail : l’hyperdisponibilité qui passe pour de l’engagement

Au bureau, le sacrifice change de visage. Tu reprends le dossier d’un collègue parce que « ça t’arrange ». Tu restes à la réunion de 18h30. Tu réponds au message du dimanche soir. Pris un par un, ces gestes semblent anodins, mais ensemble ils fixent ta norme, et celle des autres.

Salarié resté seul à son poste dans un open space presque vide à la tombée de la nuit

Selon la même étude, 9% de la population mondiale travaillait 55 heures ou plus par semaine, et ce chiffre augmentait au moment de la publication.

Comment ne pas se sacrifier pour les autres sans devenir égoïste ?

Tu peux continuer à donner. Ce qui change, c’est que tu décides au lieu de réagir.

5 signaux qu’un sacrifice coûte trop cher

Tu dis oui avant d’avoir sondé ton état 

Le « oui » sort tout seul, et ce n’est qu’ensuite que tu comptes ce que ça te coûte. 

Le ressentiment monte, et l’autre n’en sait rien 

Il prévient que tu as donné plus que tu ne voulais. 

Tu avales tes besoins pour éviter le conflit 

Affirmer ce dont tu as besoin te coûte, alors tu te tais. Les chercheurs décrivent cette difficulté dans le profil dont je parlais plus haut. 

Comment les autres feraient sans toi ? 

Si cette question te tourne en tête, ça compte. L’échelle utilisée dans les études contient des phrases de ce genre. 

On t’a rien demandé 

Tu te sacrifies pour des attentes que personne n’a formulées, ou pour le caprice de quelqu’un. Stefan Zweig l’écrivait dans La Contrainte : « On peut se sacrifier pour ses propres idées, mais pas pour la folie des autres ». 

Les 5 étapes pour t’en dégager

Repère tes « oui » automatiques 

Fais-le pendant une semaine. Note-les, sans rien changer encore. Tu verras vite lesquels sortent sans que tu y penses. 

Gagne du temps 

« Je te réponds demain » casse souvent le réflexe, et personne ne t’en voudra pour une nuit de réflexion. 

Teste un petit « non » sur un petit enjeu 

Le ciné du mardi soir, par exemple. J’ai détaillé comment savoir dire non sans te justifier à l’infini. 

Ne propose que ce que tu peux donner 

« Je viens, mais je pars à 23 heures ». Un oui partiel reste un oui choisi, et ça te sort du tout ou rien. 

Fais-toi accompagner si ça bloque 

Quand le non paraît impossible, souvent parce que ton poste repose sur ta disponibilité, un regard extérieur aide. C’est ce que je fais en coaching individuel avec BoostPro.

Main posant un smartphone écran contre la table, à côté d'une tasse de café

Si tu te demandes d’où vient ce « je dois », j’en parle dans un autre article sur l’injonction de faire.

Que transmettre aux enfants et aux équipes ?

Je pense que la transmission se joue dans les petits gestes. Un parent qui dit « je prends une heure pour moi » sans s’excuser montre à son enfant qu’on peut aimer et se reposer. Un manager qui félicite le résultat plutôt que la présence jusqu’à 21 heures change ce que son équipe croit devoir faire pour être reconnue.

C’est pas une méthode, juste des exemples qu’on donne à longueur de journée, qu’on le veuille ou non.

Questions fréquentes sur le fait de se sacrifier pour les autres

Se sacrifier pour sa famille, est-ce un tort ?

Non, quand tu l’as choisi, que ça reste limité dans le temps et que ta famille le voit. Passer du temps auprès d’un parent malade peut être un choix tout à fait assumé. Le problème commence quand le sacrifice dure, devient invisible, et que personne ne te demande jamais ce que tu veux.

Se sacrifier pour le bonheur des autres, est-ce de la générosité ?

La générosité se reconnaît à sa liberté : tu donnes parce que tu en as envie, et tu pourrais ne pas donner. Dans la version excessive décrite par Fritz et Helgeson, l’aide sert aussi à se sentir estimé. Une aide qui attend d’être aimée en retour n’est plus tout à fait un don.

Ne pas se sacrifier pour les autres, est-ce de l’égoïsme ?

Non. L’égoïste oublie les autres. Toi, tu les gardes en tête et tu t’ajoutes à la liste.

Pourquoi est-ce que je me sens coupable quand je dis non ?

Parce que pendant des années, dire oui t’a valu de l’approbation. La culpabilité mesure l’ancienneté de l’habitude, pas la gravité de ton non. Elle diminue à mesure que tu vois qu’on t’aime quand même, et c’est ce que j’ai fini par comprendre vers vingt ans.

Un don ne vaut que si tu pouvais refuser

Donner moins n’est pas le but. Un don vaut quelque chose quand tu aurais pu dire non, pas avant. À vingt ans, je disais oui à tout pour ne décevoir personne, et je croyais que c’était ça, aimer. Ce que j’ai fini par comprendre, c’est que mes proches me garderaient, même avec quelques « non ».

Alors la prochaine fois qu’on te demande un service, laisse-toi une seconde. Pas pour refuser, juste pour que ton « oui », s’il vient, soit vraiment le tien, comme le disait si bien Romain Rolland : « Si un sacrifice est une tristesse pour vous, non une joie, ne le faites pas, vous n’en êtes pas digne ».

Il faut tout sacrifier pour l’homme, seulement pas d’autres hommes.

Stanislaw Jerzy Lec

Poète et écrivain polonais

Et si on faisait le point sur ta situation.

Je te propose un premier échange offert et sans engagement pour faire le point sur tes questions et voir comment je peux t'accompagner.

Un moment d'écoute bienveillante

Des conseils adaptés à ta situation

Sans engagement, en toute simplicité

Portrait de Jonathan Arditi, coach professionnel certifié à Paris et Malakoff

Reçois chaque semaine des conseils concrets pour retrouver l'envie d'avancer.

Des idées, des outils et des retours d'expérience pour t'épanouir au travail.
Aucune donnée partagée. Désinscription en 1 clic.
Aucune donnée partagée.
Désinscription en 1 clic.