Ton dossier est fini à 90%. Il traîne sur ton ordinateur depuis trois semaines. Tu le rouvres, tu changes une virgule, tu le refermes.
Ou alors on t’a proposé ce poste que tu voulais, et tu te surprends à chercher pourquoi le moment est mal choisi.
Tu te demandes sûrement ce qui te retient. Un manque de motivation ? La peur de te planter ? Ou la peur que ça marche ?
Moi, je ne crois pas que la peur de réussir soit un défaut à éliminer. Elle protège quelque chose, une place, des liens, l’image que tu as de toi. On avance mieux en regardant ce qu’elle protège qu’en forçant le passage, et c’est ce que je te propose de faire ici.
Peur de réussir : de quoi parle-t-on vraiment ?
Peur de réussir ou peur de l’échec ?
La peur de la réussite ressemble à la peur de l’échec, et pourtant ce n’est pas la même chose. Le philosophe Emil Cioran l’a résumé en une phrase : « Ce n’est pas la peur d’entreprendre, c’est la peur de réussir ». Selon lui, cette peur explique plus d’un échec. Certaines personnes ne ratent pas faute de pouvoir y arriver. Elles ratent parce qu’y arriver les inquiète.
Le concept existe en psychologie depuis la fin des années 1960. Matina Horner, psychologue américaine, l’a décrit en 1968 puis en 1972, en pensant surtout aux femmes. Ses conclusions ont ensuite été très discutées. Les revues de recherche ont relevé peu de différences fiables entre hommes et femmes, et un lien inconstant avec les comportements observés.
Une étude de 1980 apporte pourtant un résultat utile. Dans cette expérience de laboratoire, 120 étudiants ont résolu des puzzles, puis appris qu’ils avaient fait mieux ou moins bien que les autres. Ceux qui avaient un score élevé de peur de réussir réagissaient différemment après un succès, pas après un échec. Ils reprenaient moins volontiers la tâche de leur propre initiative, et ils attribuaient plus souvent leur réussite à des causes extérieures, la chance par exemple. Les auteurs rappellent eux-mêmes que ça reste un résultat de laboratoire.
Je m’en sers comme d’un indice, pas d’une preuve. La peur de réussir ne se comporte pas comme la peur de l’échec. Elle se réveille quand ça marche, et elle te souffle que tu n’y es pour rien.
Qu’est-ce qui fait peur dans le fait de réussir ?
Réussir n’est pas qu’une victoire. C’est aussi un paquet de conséquences, et ce sont elles qui font reculer. Cinq méritent qu’on s’y arrête :
Ne pas tenir le niveau d’après
Une réussite crée une attente. Tu as décroché le poste, et maintenant il faut s’y maintenir.
Être jugé
Réussir te rend visible. Ce que tu faisais dans ton coin devient quelque chose que d’autres peuvent critiquer, comparer, commenter.
S’éloigner des siens
Si tu gagnes plus ou si tu montes en grade, certains proches pourraient te regarder autrement. Tu le sais ou tu le crains, et ça suffit à freiner.
Se retrouver sans objectif
Tu atteins le sommet que tu visais, et qu’est-ce que tu fais le lendemain ? Si la réponse reste floue, mieux vaut ne jamais arriver.
Porter plus de responsabilités
Un poste plus haut, c’est plus de décisions et moins de droit à l’erreur.
Spinoza avait une formule pour ça. Dans l’Éthique, il écrit qu”« il n’y a point d’espoir sans crainte ni de crainte sans espoir ». Je le lis à ma façon : si tu as peur de réussir, c’est que tu y tiens. Personne ne tremble devant ce qui lui est indifférent.
Le psychologue Abraham Maslow avait mis un nom sur ce phénomène, le complexe de Jonas, d’après le prophète biblique qui tente de fuir sa mission. Dans The Farther Reaches of Human Nature (1971), il écrit en substance que les gens ont peur de leurs propres possibilités les plus hautes. Je te donne ça comme une image, sans valeur de diagnostic.
Comment cette peur se manifeste-t-elle au travail ?
Elle se manifeste rarement par un « j’ai peur ». Elle prend plutôt l’allure de la prudence, du perfectionnisme ou d’un agenda saturé.
À quoi ressemble l’autosabotage professionnel au quotidien ?
Le lien entre la peur de réussir et l’autosabotage passe par des gestes minuscules. Tu retouches un dossier sans fin, tu laisses une candidature dans tes brouillons, tu dis oui à tout sauf à l’essentiel. Rien de spectaculaire ne se passe, donc rien n’alerte.
Le tableau ci-dessous traduit ça en situations concrètes, avec la phrase qu’on se raconte et ce que le comportement protège.
Pourquoi ce n’est ni de la paresse ni un manque de motivation ?
Parce que l’énergie est là. C’est la dernière marche que tu évites. Les psychologues parlent d’autohandicap, ou self-handicapping en anglais.
l’ont décrit en 1978. Dans leur expérience, Steven Berglas et Edward Jones ont vu des étudiants réussir un test, un succès qui paraissait dû au hasard. Avant un second test, ils devaient choisir entre deux médicaments, l’un censé améliorer la performance, l’autre censé la dégrader. Les participants masculins préféraient plus souvent celui qui dégrade. Les chercheurs y voient une façon de se ménager une excuse en cas d’échec. Dans la première expérience, l’effet n’est pas apparu chez les femmes.
Saboter, c’est donc fabriquer une explication avant que le résultat tombe. Si ça rate, ce n’est pas toi, c’est le manque de temps. Un coup de motivation n’y change rien, puisque la motivation n’est pas en cause. Je reviens sur la procrastination liée à la peur dans mon article sur la motivation.
Comment surmonter la peur de réussir sans la combattre ?
Je pense que lutter contre une peur la rend plus bruyante. Je préfère la traiter comme une informatrice, qui t’indique ce qui compte pour toi et ce que tu crains de perdre. Ça donne une méthode en quatre étapes.
Quelle méthode en 4 étapes ?
Nomme le pire scénario et ce que la réussite te coûterait
Teste en petit
Choisis un geste de quinze minutes, un mail, un appel, une page. Pour lui donner un cadre, tu peux le formuler avec la méthode C-SMARTE. Le but n’est pas d’aller vite. Il s’agit de montrer à ta peur que rien ne s’écroule.
Appuie-toi sur ce que tu as déjà réussi
Dresse la liste de tes réussites passées, même petites, et note ce qu’elles ont demandé. Tu y retrouveras tes ressources personnelles. Tu y verras aussi les croyances limitantes qui te font dire « j’ai eu de la chance » chaque fois que ça a marché.
Parles-en à une personne de confiance
Dis à voix haute ce que tu crains, pour que la peur cesse d’être floue. Choisis quelqu’un qui t’écoute sans te rassurer à tout prix. Les blocages émotionnels comme la honte ou la peur du regard pèsent moins une fois nommés.
Quand vaut-il mieux se faire accompagner ?
Si tu tournes en rond depuis des mois, si la peur touche plusieurs projets à la fois ou si tu n’arrives plus à avancer seul, un regard extérieur aide. Un coach travaille avec toi sur ton projet, tes choix et tes blocages. Quand la peur prend la forme d’une angoisse qui déborde sur ton sommeil ou ta santé, le bon interlocuteur est un médecin ou un psychologue.
Tes questions sur la peur de réussir
Est-ce que la peur de réussir est pathologique ?
Ce n’est pas une maladie en soi. À ma connaissance, c’est un concept issu de la recherche sur la motivation, pas un diagnostic médical. Elle devient un sujet de santé quand elle s’accompagne d’une angoisse envahissante, de troubles du sommeil ou d’un évitement qui dégrade ton quotidien. Dans ce cas, parles-en à ton médecin.
Quelle différence avec le syndrome de l’imposteur ?
Avec le syndrome de l’imposteur, tu doutes de ta légitimité malgré tes résultats, et tu crois avoir dupé tout le monde. Pauline Clance et Suzanne Imes ont décrit ce vécu en 1978, en parlant d’ailleurs de « phénomène » plutôt que de syndrome. Avec la peur de réussir, tu peux te savoir compétent. Ce que tu redoutes, ce sont les conséquences du succès. Les deux peuvent se cumuler.
Pourquoi avoir peur de ce qu’on désire ?
Parce que désirer, c’est accepter de pouvoir perdre ou rater. Tant que ton projet reste dans ta tête, il ne peut ni échouer ni être jugé. C’est ce qu’Audrey redoutait, quand elle parlait de la peur que ce soit concret.
Est-ce que ça passe tout seul ?
Ça passe rarement quand tu attends. Chaque fois que tu repousses, tu ressens un soulagement, et ce soulagement t’encourage à recommencer. Ta peur ne s’use pas, elle s’installe. Un petit pas concret la fait bouger, comme à l’étape 2. Pour travailler ce que réussir veut dire pour toi, tu peux commencer par tes croyances limitantes.
Qu’es-tu prêt à perdre pour réussir ?
Réussir coûte toujours quelque chose. Du temps, de la tranquillité, parfois la place que tu occupes aux yeux de certains. Ta peur l’a compris avant toi.
Je ne te dis pas d’arrêter d’avoir peur. Je te propose de lui poser la question : qu’est-ce que tu protèges ? Si la réponse te convient, tu peux décider de payer le prix, et la peur devient un coût à gérer plutôt qu’un mur. Si elle ne te convient pas, ne pas y aller reste un choix légitime, à condition de le faire en connaissance de cause plutôt que de laisser la peur décider à ta place.
Le mythologue Joseph Campbell a eu cette parole : « La caverne que tu crains d’entrer est la source de ce que tu cherches ».