Dimanche soir, tu repenses à ta semaine. Trois réunions dont tu n’as rien retenu, un reporting que personne n’a ouvert, une présentation refaite deux fois pour rien. Et la même question revient, celle que tu n’oses dire à personne. À quoi je sers, ici ?
Si elle te trotte dans la tête, tu n’es pas seul. L’expression « job à la con », traduction de bullshit jobs, désigne exactement ce malaise. Elle vient de l’anthropologue David Graeber, qui a mis des mots sur ce que beaucoup de salariés ressentent sans oser le dire. Ma conviction tient en une phrase : le problème, ce n’est presque jamais toi. C’est ce qu’on te demande de faire.
Qu’est-ce qu’un job à la con selon David Graeber ?
D’où vient la théorie des bullshit jobs ?
David Graeber (1961−2020) était un anthropologue américain, professeur à la London School of Economics. En 2013, dans un essai publié dans le magazine Strike ! un essai provocateur, « On the Phenomenon of Bullshit Jobs ». Le texte devient viral. Il en tire un livre, Bullshit Jobs, sorti en 2018 et traduit la même année aux éditions Les liens qui libèrent.
Sa thèse tient en peu de mots. Les progrès techniques auraient dû faire baisser le temps de travail. À la place, des emplois se sont multipliés, dont une partie ne produit rien d’utile et sert surtout à occuper les gens. C’est une thèse, pas une vérité établie, et elle est discutée plus bas.
Qui décide qu’un poste est inutile ?
Le salarié lui-même. Graeber ne dresse pas de liste de métiers inutiles. Un job à la con est pour lui un emploi payé dont même le salarié « ne parvient pas à justifier son existence », tout en se sentant obligé de faire comme si.
Le même intitulé de poste peut donc être utile chez l’un et vide chez l’autre. Un contrôleur de gestion dont les analyses nourrissent des décisions ne fait pas le même travail que celui dont les tableaux dorment dans un dossier partagé.
Graeber distingue aussi le job à la con du job pénible. Une aide-soignante épuisée ou un éboueur sous-payé exercent un emploi dur, mal reconnu, mais utile. Leur souffrance est réelle. Elle n’a simplement pas la même cause.
Les jobs à la con, c’est vraiment si répandu ?
Que disent les chiffres ?
Tout dépend de la question posée. En 2015, un sondage YouGov montre que 37% des salariés britanniques estiment que leur travail n’apporte pas de contribution significative au monde. Graeber s’en sert comme point d’appui.
Les économistes Robert Dur et Max van Lent ont ensuite interrogé environ 100 000 travailleurs dans 47 pays. Leur étude, publiée en 2019, aboutit à des chiffres plus bas. Environ 8% des salariés jugent leur emploi socialement inutile, et 17% ont un doute. Une synthèse du magazine Psyche signale aussi une étude européenne de 2021 qui retombe autour de 5%.
En France, l’enquête Conditions de travail 2016 de la Dares et de l’Insee, analysée par le chercheur Thomas Coutrot, donne un autre éclairage. Seuls 29% des salariés disent pouvoir « toujours » faire quelque chose d’utile aux autres dans leur travail.
Entre 5% et 37%, l’écart est énorme. Aucun de ces chiffres ne tombe pourtant à zéro, et Dur et van Lent constatent que ceux qui jugent leur emploi inutile sont moins satisfaits de leur travail.
Que reproche-t-on à Graeber ?
Surtout sa méthode. Un critère subjectif se mesure mal, et deux personnes au même poste peuvent en juger différemment. Les enquêtes européennes trouvent d’ailleurs peu de soutien à l’ampleur qu’il décrit.
En revanche, une étude parue en 2023 dans la revue Work, Employment and Society conclut que travailler dans les professions qu’il met en avant augmente nettement la probabilité de juger son emploi inutile. Ma lecture : Graeber exagère sans doute l’ampleur du phénomène, mais il décrit un vécu réel.
Quels sont les cinq types de bullshit jobs ?
Graeber distingue cinq grandes catégories de jobs à la con dans son livre. Le tableau les résume, avec le signe qui permet de les reconnaître.
Les larbins
Aussi appelés faire-valoir, ils servent à faire exister quelqu’un d’important. Un poste d’accueil ou d’assistance qui n’a de sens que pour donner l’image d’un dirigeant bien entouré en est un bon exemple. Graeber y voit un écho des serviteurs d’autrefois.
Les porte-flingues
Ils existent parce que d’autres en ont. Graeber fait la comparaison avec les armées : un pays n’en aurait pas besoin si les autres n’en avaient pas. Il range ici les lobbyistes, les spécialistes des relations publiques, les télévendeurs ou les avocats d’affaires. Il leur reproche aussi un effet négatif sur la société.
Les rafistoleurs
Ils règlent des problèmes qui ne devraient pas exister. L’informaticien qui relance chaque semaine un outil mal conçu, le collègue qui corrige les erreurs d’un autre service, la personne qui hérite des dossiers d’un poste surchargé.
En 1963, dans la Harvard Business Review, Peter Drucker, figure du management, jugeait qu’il n’y a rien de plus inutile que de faire « avec une grande efficacité ce qui ne devrait pas être fait du tout ». La formule colle aux rafistoleurs. Excellents dans leur tâche, ils réparent ce qu’une meilleure organisation éviterait.
Les cocheurs de cases
Ils permettent à une organisation de dire qu’elle traite un sujet sans avoir l’intention de le résoudre. J’ai vécu ça sur un précédent poste. Mon chef m’a demandé d’organiser un grand sondage auprès de tous les collaborateurs avant le choix d’un nouvel outil. Quand j’ai demandé ce que deviendraient les résultats, sa réponse m’est restée : de toute façon, on mettrait en avant les informations qui conviennent.
La réunionite relève de la même famille. Tu connais cette réunion d’une heure qui sert surtout à fixer la suivante, sans qu’un seul point ait été traité.
Les petits chefs
Aussi appelés contremaîtres, ils surveillent des personnes qui travaillent déjà de façon autonome. Graeber en distingue deux sortes. Les premiers sont l’inverse des larbins : ils sont superflus, mais ce sont eux qui donnent les ordres.
Les seconds posent un problème plus grave, car ils fabriquent eux-mêmes des tâches inutiles, voire de nouveaux bullshit jobs. Tu as sûrement connu ce reporting complet demandé chaque semaine, puis expédié en 43 secondes en réunion.
Pourquoi un job à la con fait-il perdre le sens du travail ?
Comment savoir si ton job est un job à la con ?
Graeber propose un test mental : imaginer que le métier disparaisse et mesurer l’effet. Une société sans enseignants ni plombiers s’arrête vite. Voici cinq questions pour l’appliquer à ton poste :
- Si ton poste disparaissait demain, qui s’en apercevrait au bout d’une semaine ?
- Passes-tu plus de temps à rendre compte de ton travail qu’à le faire ?
- As-tu déjà dû faire semblant d’être occupé ?
- Tes collègues sauraient-ils expliquer à quoi tu sers ?
- Saurais-tu l’expliquer toi-même, sans gêne, à quelqu’un que tu respectes ?
Trois réponses qui t’inquiètent suffisent à ouvrir la question. Elles ne prouvent pas que ton poste est inutile. Elles disent peut-être que tu as des tâches vides plutôt qu’un poste vide, et ça se travaille beaucoup plus facilement.
Job à la con, bore-out, brown-out : quelle différence ?
Le job à la con décrit une situation. Le bore-out et le brown-out décrivent ce qu’elle fait à la personne. Le bore-out vient de l’ennui, du manque de travail. Le brown-out vient de la perte de sens, de l’incompréhension de son travail et de ses finalités.
Tu peux occuper un job à la con sans en souffrir. Tu peux aussi faire un travail utile et perdre pourtant le sens. J’ai détaillé les trois dans mon article sur le burn-out, le bore-out et le brown-out.
Pourquoi cette quête de sens au travail est-elle si répandue ?
Parce que l’inutilité abîme plus que la fatigue. En 1862, Dostoïevski, ancien forçat, le formule dans Souvenirs de la maison des morts. Il écrit que, pour réduire un homme à néant, il suffirait de donner à son travail « un caractère de complète inutilité, voire même d’absurdité ». Le bagne est loin de ton open space. Le mécanisme, lui, reste le même.
La perte de sens au travail prend rarement la forme d’une crise spectaculaire. Elle s’installe par petites touches : un reporting de plus, une réunion de plus, une tâche dont personne ne t’explique l’usage. Un jour, la quête de sens au travail devient une question que tu n’arrives plus à chasser.
Comment donner du sens au travail quand on a l’impression d’avoir un job à la con ?
Peut-on redonner du sens à son poste actuel ?
Souvent oui, au moins en partie. Redonner du sens au travail commence rarement par un grand bouleversement. Trois leviers fonctionnent.
- Retrouver le destinataire. Pendant deux semaines, note chaque soir une tâche qui a servi à une personne précise. Celles qui n’ont servi à personne sont tes candidates à l’arrêt.
- Proposer d’arrêter. Face à un reporting ou une réunion qui ne mène à rien, ne dis pas qu’ils sont inutiles. Demande à quoi ils servent et ce que tu pourrais faire de ce temps. Beaucoup de managers n’ont jamais été interrogés là-dessus.
- Chercher le sens à côté. Un projet personnel peut remettre de l’élan, comme dans ce témoignage de side project. Il ne règle pas le poste, mais il l’empêche de prendre toute la place.
Quand vaut-il mieux changer de job ?
Quand tu as essayé, que rien ne bouge, et que le dimanche soir te noue l’estomac. À ce stade, rester n’est plus de la patience, c’est de l’usure. Chercher un poste qui compte pour toi suppose de savoir ce qui compte. L’Ikigai aide à poser la question : ce pour quoi tu es doué, ce que tu aimes, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi tu peux être payé.
Si tu veux être aidé pour y voir clair, un coaching individuel ou un bilan de compétences existent pour ça. Certains vont jusqu’au bout du changement, comme cette cheffe de produit devenue professeure des écoles.
Les questions fréquentes sur les jobs à la con
Un job à la con peut-il être bien payé ?
Oui, et c’est ce qui rend la situation difficile à avouer. D’après les comptes rendus du livre, ces postes ne sont pas plus souvent mal payés que les autres. Ils sont plutôt répandus dans le privé. Se plaindre d’un poste confortable passe mal, ce qui isole encore plus.
Est-ce la même chose qu’un burn-out ?
Non. Le burn-out vient d’un excès de travail, le job à la con d’un travail sans utilité perçue. Les deux peuvent se cumuler.
Comment en parler à mon manager ?
Évite « mon poste ne sert à rien ». Parle de ce que tu voudrais faire de plus utile. Arrive avec deux tâches à arrêter ou à simplifier, et une à développer avec le temps libéré.
Peut-on être heureux dans un bullshit job ?
C’est possible si le sens vient d’ailleurs. Mais en moyenne, les salariés qui jugent leur emploi inutile se disent moins satisfaits de leur travail, selon Dur et van Lent.
Quels métiers sont concernés ?
Aucun par nature, puisque le critère est le regard du salarié. Une étude américaine citée par le magazine Psyche observe pourtant plus de jugements d’inutilité dans l’administratif, la vente, la finance et l’encadrement.
Avant de quitter ton poste, vérifie que c’est lui qui a perdu son sens
Un job à la con n’est pas une faute personnelle. C’est une situation, et une situation se lit avant de se fuir. Demande-toi si c’est ton poste qui est vide, ou seulement une partie de tes tâches. Dans le premier cas, partir est une décision saine. Dans le second, tu as plus de marge que tu ne l’imagines.
Camus clôt Le Mythe de Sisyphe sur cette phrase : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Condamné à rouler son rocher, Sisyphe trouve sa liberté dans la lucidité. Toi aussi, tu peux regarder ton rocher en face. Ensuite seulement, tu choisis de le porter autrement, ou de le poser.
Et si on faisait le point sur ta situation ?
Je te propose un premier échange offert et sans engagement pour faire le point sur tes questions et voir comment je peux t’accompagner.