Dimanche soir, tu ouvres ton agenda. Il faut que tu termines le dossier avant mercredi. Il faut que tu rappelles ta mère. Il faut que tu t’y mettes enfin, à ce projet repoussé depuis des mois. Chaque ligne commence pareil, et ton ventre se serre avant même que tu aies commencé.
Je crois pas que ce soit la quantité de choses à faire qui t’épuise. Je crois que c’est ce petit « il faut » collé devant chacune. Il transforme une envie, un souhait ou un simple choix possible en ordre. Et comme l’ordre vient de toi, tu peux même pas t’en prendre à quelqu’un.
Je te propose de regarder ces « il faut que » de plus près. D’où viennent-ils ? Sont-ils vraiment à toi ? Et comment passer de l’obligation au choix sans tout envoyer balader ?
D’où vient ce « il faut que » qui te met la pression ?
Une partie vient de l’extérieur. « Tu dois être disponible », « il faut réussir », « tu devrais savoir ce que tu veux à ton âge ». Ces injonctions sociales circulent à la maison, au bureau, sur les réseaux, et personne ne les discute puisque tout le monde les répète. Rousseau ouvrait Du contrat social par une phrase restée célèbre : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers ».
L’autre partie, c’est celle que tu te dis tout seul. À force d’être entendue, une injonction finit par sonner comme ta propre voix. Les psychologues Richard Ryan et Edward Deci appellent ça l’introjection. Tu prends en toi une règle sans l’avoir faite tienne, et tu la respectes pour éviter la culpabilité ou l’angoisse, ou pour te sentir à la hauteur. Dans leurs travaux auprès d’élèves, cette forme de motivation allait avec plus d’effort, mais aussi avec plus d’anxiété et plus de mal à encaisser un échec.
Tu fournis donc de l’énergie, et tu la paies cher. Sans t’en rendre compte, tu réponds peut-être plusieurs fois par jour à ces injonctions, en t’oubliant parfois, ou même souvent.
Cette obligation est-elle vraiment la tienne ?
Avant de chercher à t’en détacher, il faut trier. Certaines obligations ne se négocient pas : payer ton loyer, rendre un dossier à une date ferme. D’autres traînent sur tes épaules sans que tu saches comment elles y sont arrivées.
Pour les repérer, pose-toi quelques questions franches. Combien de ces choses sont vraiment de ta responsabilité ? Combien tu en portes pour faire plaisir à quelqu’un ? Pour éviter qu’on te juge ? Par peur d’être mis de côté ? Et pourquoi te sens-tu obligé de répondre à ces injonctions ?
Si tu le fais par respect pour l’autre, très bien. Mais toi, tu n’as pas droit au même respect ? À être fidèle à qui tu es, à respecter tes valeurs et tes besoins ?
J’ai accompagné un jeune qui répétait « je dois arrêter mes études ». Ce « je dois » venait de ses parents, avec un poids énorme. Ce n’était pas ce qu’il voulait. Son « je veux » à lui, c’était continuer jusqu’au Master 2.
Rien n’était réglé pour autant. Mais en une semaine, ce cheminement avait commencé à germer dans sa tête.
Ryan et Deci décrivent justement cet écart, entre celui qui fait ses devoirs parce qu’il se plie au contrôle de ses parents et celui qui les fait parce qu’il en saisit la valeur pour lui. Sartre, lui, disait que l’important, c’est « ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous ».
Comment arrêter de se mettre la pression en passant de l’obligation au choix ?
Derrière chaque « il faut », il y a une raison. Elle n’est pas toujours belle, ni toujours consciente. Pour la débusquer, complète cette phrase : « Il faut que je… parce que je veux… » ou « parce que j’ai peur de… ». Ce que tu écris après le « parce que » est l’objectif réel de l’obligation.
Deux questions suffisent ensuite. Faire cette chose me fait-il atteindre cet objectif ? Existe-t-il une façon plus agréable d’y arriver, qui m’évite de décrocher en route ? Les réponses mènent vers quatre choix possibles.
Faire moins, ou faire autrement
Tu passes une journée sur un PowerPoint de 15 slides pour que chaque élément soit parfaitement aligné et que la police soit identique partout ? Demande-toi si ça compte pour la personne qui le lira, et si tu n’obtiendrais pas le même résultat, voire un meilleur, en t’y consacrant moins.
Laisser aux autres
Est-ce à toi de le faire, et en entier ? As-tu accepté des choses que d’autres seraient tout à fait capables de porter ? Comment faire pour que chacun prenne sa part de responsabilité, et pour ne pas te porter volontaire à chaque fois ? C’est aussi l’occasion d’apprendre à dire non. Si on te confie toujours les nouveaux dossiers, en as-tu envie ?
Choisir le moment
Ça doit être fait maintenant, tout de suite ? Si tu ne tiens jamais plus de dix minutes sur un sujet, regarde si ce que tu enchaînes pèse autant à chaque fois, et priorise. L’ordre dans lequel tu t’y mets change beaucoup ta motivation.
Lâcher prise sur tes peurs
Que se passerait-il, concrètement, si ça ne passait pas par toi, ou si c’était fait autrement ? Si tu reprends le dossier de quelqu’un, faut-il tout refaire exactement comme avant, ou suffit-il de fournir les infos qu’on te demande ? Un plan B peut suffire à dédramatiser.
Quelle option choisir pour quel « il faut que » ?
Ce tableau t’aide à t’y retrouver. Repère la phrase qui te ressemble, puis la question à te poser.
Tes questions sur les « il faut que »
Avoir des obligations, est-ce un problème en soi ?
Non. Certaines sont légitimes, et tu peux les assumer pleinement. Ce qui épuise, c’est celle que tu portes sans savoir pourquoi. Pour Ryan et Deci, une règle dont tu as compris la valeur et que tu as faite tienne se vit très différemment d’une règle subie.
Que faire quand l’obligation vient vraiment de l’extérieur, d’un manager par exemple ?
Tu ne peux pas la supprimer, mais tu peux demander la raison, ce qui compte dans le résultat attendu, et discuter du comment ou du quand. Les travaux de Ryan et Deci montrent d’ailleurs qu’une consigne dont on comprend le sens est plus facile à faire sienne.
Comment se libérer des injonctions sans passer pour un égoïste ?
Choisir n’est pas s’isoler. Pour Ryan et Deci, l’autonomie n’a rien à voir avec l’égoïsme ou l’indépendance, c’est le sentiment de faire une chose par volonté, y compris quand tu la fais pour les autres. Tu peux donc continuer à rendre service, à condition que ce soit un choix.
Et si c’est un objectif que j’ai choisi qui me met la pression ?
Reprends la phrase de tout à l’heure : « Il faut que je… parce que je veux… » ou « parce que j’ai peur de… ». Si la réponse est une peur, l’objectif n’est peut-être pas aussi libre que tu le croyais.